Ralentir l’IA : une chance pour le Sud global… ou un piège ? Tribune

Ralentir l’IA : une chance pour le Sud global… ou un piège ?
Ralentir l’IA : une chance pour le Sud global… ou un piège ?
Source: Kimi /Global South World

Derrière l’appel à ralentir l’IA, une question décisive : cette pause aidera-t-elle les retardataires à rattraper leur retard, ou figera-t-elle l’avance des leaders ?

Dans une course de voitures, si les pilotes de tête lèvent le pied, en théorie, c’est une chance pour les autres véhicules, qui peuvent refaire leur retard. Dans le monde de l’IA, l’appel des ténors du secteur — Dario Amodei, Sam Altman et Elon Musk — à ralentir le développement des modèles les plus puissants pourrait donc apparaître comme un avantage concurrentiel offert sur un plateau aux autres acteurs de cette course infernale, en particulier ceux qui ont choisi la voie alternative des modèles ouverts.

Des modèles comme les chinois Kimi 3 de Moonshot ou Qwen, l'américain Llama de Meta ou encore le français Mistral pourraient en profiter. Selon un récent rapport de Mozilla, les meilleurs modèles chinois dits à « poids ouverts » (open weights) accuseraient environ quatre mois de retard par rapport aux modèles de frontière d’OpenAI, Anthropic ou Google.

Ces modèles à poids ouverts constituent une voie privilégiée pour les pays qui n’ont pas les moyens de développer eux-mêmes un modèle de frontière, et ils constituent un élément de souveraineté. Ils peuvent être hébergés localement et adaptés aux langues et aux besoins nationaux, sans avoir à entraîner des modèles de fondation depuis zéro et en conservant les données sensibles à l’intérieur des frontières. Ces modèles ne sont pas directement développés dans le Sud global, mais leur ouverture permet à des pays comme l’Inde ou l’Afrique du Sud de les adapter sans dépendre d’un accord commercial avec la Silicon Valley.

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Cependant, à y regarder de plus près, ce n’est pas si simple. Cette mise au ralenti proposée par les ténors du secteur est peut-être un piège.

Pourquoi vouloir ralentir alors qu’ils sont en tête ?

En réalité, les Big Tech de l’IA sont enfermées dans un terrible dilemme du prisonnier. Si Anthropic lève le pied tandis qu’OpenAI, Google ou un laboratoire chinois accélère, elle risque de perdre ses clients, ses investisseurs et sa place à la frontière. D’où la proposition de ralentir collectivement.

Dans son manifeste « We Must Pace the Frontier », Dario Amodei estime que les capacités des modèles progressent plus vite que les moyens de les sécuriser. Il ne réclame pas l’arrêt de la recherche, mais un ralentissement de leur développement, assorti d’évaluations indépendantes et de règles communes entre les principaux laboratoires.

Sont particulièrement visés les futurs modèles susceptibles d’acquérir une autonomie croissante, de faciliter des cyberattaques de grande ampleur et toutes sortes d’autres joyeusetés.

La proposition d’Anthropic comporte en effet une condition sine qua non : limiter parallèlement l’accès de la Chine aux puces les plus puissantes et combattre la distillation non autorisée — ce procédé qui permet d’entraîner un modèle à partir des réponses d’un système plus puissant, notamment américain, pour un coût bien moindre.

On l’a compris : les promoteurs américains du ralentissement veulent bien lever le pied, mais sans que les États-Unis perdent leur avance.

Cette stratégie risque donc moins de redistribuer les cartes que de figer la partie au moment où les États-Unis sont encore en tête. Ralentir les leaders américains d’un côté, mais freiner ceux qui tentent de les rattraper de l’autre, ne changerait rien à la partie. Si l’accès au calcul, aux modèles et aux techniques d’apprentissage demeure contrôlé par les puissances dominantes, le temps gagné ne permettra pas aux poursuivants de rejoindre la frontière. Il consolidera au contraire la hiérarchie actuelle.

De nombreux pays du Sud dépendent de puces, de chaînes d’approvisionnement et de services cloud contrôlés par quelques entreprises étrangères : l’Afrique héberge près d’un cinquième de la population mondiale, mais ne représente que 0,6 % des capacités de centres de données. Ils ne maîtrisent pas les moyens matériels nécessaires pour rejoindre la frontière.

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Toute la question est de savoir ce qui sera réellement ralenti. Si seules les capacités les plus dangereuses font l’objet de contrôles, tandis que les connaissances et les modèles existants restent accessibles et adaptables, les pays du Sud peuvent profiter du répit. Si, en revanche, la sécurité sert à restreindre les modèles ouverts, les puces et les voies de rattrapage, la pause deviendra une frontière politique autant que technologique.

Ralentir l’IA peut être une chance pour le Sud global, mais seulement si les poursuivants peuvent continuer à avancer. Sinon, les leaders auront simplement ralenti la course tout en s’assurant de rester les premiers sur la ligne d’arrivée.

Jérôme Colombain est journaliste spécialiste des technologies numériques et de l'innovation depuis plus de 30 ans, ancien responsable de rubrique à France Info (Radio France), créateur et animateur du podcast Monde Numérique. Les opinions exprimées dans cette tribune n’engagent que leur auteur.